14 octobre 2006

L'agressé

- Et toi, quel est ton pire ennemi?
- Moi, bien entendu. C'est le seul que je connaisse suffisament pour me permettre de le juger comme tel.
- Le seul? Tu penses donc qu'il doit exister un ennemi?
- L'ennemi est ce qui nous façonne, c'est la contrainte qui nous élève. Antoine de Saint-Exupéry exprime cette idée par la phrase suivante: "la contrainte te délivre et t'apporte la seule liberté qui compte". Pour moi, l'ennemi est celui qui, m'opposant sa différence, me force à évoluer.
- Pourquoi toi, alors? Nous sommes tous obligés de prendre parti, de porter un regard et de prendre position sur ce et ceux qui nous entourent. Croire le contraire, c'est vivre dans un rêve, c'est refuser d'affronter la réalité de face - c'est de la lâcheté, ou du cynisme. Ainsi en est-il de l'humour désabusé dont tu te revendiques.
- "Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées." Cette phrase est d'Albert Camus. L'humour et le cynisme derrière lesquels je me retranche ne sont en fait qu'une autre façon d'interpréter les signes qui me parviennent de l'extérieur. A chacun ses codes et ses explications, mais croire possible de percevoir le monde sans l'interpréter, est, à mon sens, une absurdité. Et l'interpréter, c'est accepter d'en faire une lecture incomplète, donc erronée. De plus, je revendique le droit de rêver. Quand bien même tout me donnerait tort, et que jamais ma version des faits, mon interprétation du monde ne se révèlerait juste, je continuerai à défendre cette vision, cet espoir. "Si les hommes de notre temps ne trouvent pas aux problèmes qui déchirent le monde de solutions fraternelles, c'est peut-être la condamnation des hommes de notre temps, ce n'est pas une condamnation de la fraternité", disait Romain Gary.
- Ne rien faire, c'est aussi prendre part. Il bien trop aisé d'expliquer sa lacheté et son égoïsme par la peur de l'erreur.
- Je ne prétends rien expliquer. Je mène mon propre combat, contre moi-même. En cela je ne requiers ni ta compréhension, ni ton accord. Ce combat est le combat de chacun, les exemples ne manquent pas: "Je ne puis défendre que mes contradictions, mes approximations, le doute qui me garde, mes vérités incertaines et mes erreurs fraternelles et il y a autour de nous, entre la vérité et l'erreur, une marge de relativité qui nous permettra toujours d'échapper à l'absurde, une marge suffisante pour y insérer notre désir triomphant.", de Romain Gary, ou encore "I had nothing to offer anybody except my own confusion.", de Jack Kerouac. Ainsi, je pourrais te retourner ton argument, et prétendre que la véritable fuite est celle qui consiste à se détourner de ce combat pour le rejeter à l'extérieur, et nier ainsi sa plus grande défaite. Mais pas plus que son contraire, cette affirmation ne serait vraie.
- Par tes citations, tu t'appropries les idées d'autrui, et construit là-dessus un raisonnement qui ne t'appartient pas.
- Exactement. C'est ce contre quoi je ne puis gagner. Ce qui, de l'intérieur, me détruit. Mais il n'est pas question ici de s'approprier. S'approprier relève d'un choix. Mon dernier raisonnement va dans ce sens: s'il est une vérité que l'on peut apprendre, on l'apprendra de la bouche de celui qui se servira le mieux de cette arme qu'est le language. Ainsi des citations. Ainsi des images et des souvenirs. Ainsi des doutes et ainsi des principes.
- Les principes?
- Les principes ne sont que l'expression la plus évidente de notre étroitesse d'esprit. Les principes s'écroulent d'eux-même lorsqu'ils sont confrontés à une autre vérité que celle qui les avait engendré. Les principes sont aussi une fuite, celle de l'homme confronté à ses doutes, qui les enterre sous des certitudes sans autre fondement que sa propre et pauvre expérience.
- Tu prétends donc que rien de bénéfique ne peut provenir d'un échange, d'un contact avec l'extérieur? En poussant plus loin le raisonnement, on peut en déduire que tu recherches l'absence de contact avec ce qui t'entoure. Te qualifierais-tu de misanthrope?
- Tout est question de définition. Je ne suis pas misanthrope, car je recherche le contact avec les autres, par eux je tente de comprendre mon propre comportement, mes erreurs et mon interaction avec ce qui m'entoure. Je ne suis pas misanthrope, car j'aime vivre, vivre cette vie en société qui est la nôtre. Je ne suis pas misanthrope, car l'ennemi, encore une fois, n'est pas l'espèce. L'ennemi, c'est moi. Mais je suis aussi misanthrope, car le contact m'abrutit, et parfois, je le fuis. Je suis parfois écoeuré par ce que j'entends, étouffé, oppressé par les opinions qu'on me jette à la face. Je suis misanthrope, car je refuse le débat et l'échange qui consiste à convaincre que l'on a raison.
- Le contact à sens unique, en somme...
- Non. Je voudrais qu'il existe un moyen de communiquer qui ne se réduise pas à ce que l'on connait aujourd'hui.
- C'est-à-dire?
- Le language, parlé ou écrit, est une approximation de ce que l'âme voudrait exprimer. Le language est à l'expression ce que la numérisation est à la musique. Le résultat d'un échantillonnage ne sera jamais qu'une reproduction biaisée du son original. Je rêve d'une communication pure, dénuée de contrôle et qui serait équitable pour tous.
- Et si cela n'existe pas? On se retire dans une grotte et on médite jusqu'à la fin de ses jours?
- Cela est possible. On peut tous en être témoins, je suppose. J'ai une filleule, elle vient d'avoir 6 mois. Lors de ses premières semaines, je la regardais souvent dormir. As-tu déjà vu un nouveau-né rêver? Je ne sais s'il s'agit d'une particularité de cet enfant, mais lors d'un rêve, on pouvait lire sur son visage l'expression de ce qu'elle ressentait: parfois illuminée d'un sourire, elle pouvait soudain exprimer la peur, l'effroi, l'ennui ou encore irradier son entourage d'un sentiment de profond apaisement. Ce qui est ici magnifique, c'est le rapport au rêve. Tel que je l'ai compris, le rêve est le résultat d'une interprétation du cerveau de l'activité "chaotique" qui s'y déploie lors d'une phase du sommeil particulière. Le cerveau tente de faire coller à des informations illogiques une signification logique. De là, l'interprétation de ces informations sera liée à l'état d'esprit de chacun, à son état physique, et à tout ce qui peut avoir une influence sur cet état. C'est là que réside mon admiration pour les rêves de ma filleule: tentez d'imaginer quelles peuvent être les informations auxquelles son cerveau tente de lier l'activité électrique désorganisée à laquelle il se trouve confronté. Aucune. A ce stade du développement, seules des sensations de toucher, d'odorat peut-être, d'ouie, peuvent être reconnues. Aucunes images, aucun souvenir, aucun visage, aucun raisonnement simplifié. Des sensations pures: la peur, le calme, la tristesse... C'est une communication épurée, sans raccourci, sans influence extérieure.
- Mais cela reste limité à une période très courte.
- C'est là qu'est le problème. Dès que l'enfant est en mesure d'apprendre, il perd cette magnifique sensibilité. Par ce qu'on lui inculque, par les idées qui le traverse, par les influences dont il est inondé. Il tente de contrôler ses sensations, de les expliquer, et perd du même coup la sensibilité qui était la sienne jusque-là. On pourrait utiliser comme image, sans doute, une numérisation de la communication des sensations de l'âme vers l'être conscient.  Je pense toutesfois qu'il doit être possible de retrouver cette sensibilité, cette capacité à exprimer pleinement ses sensations sans devoir la réduire à un ensemble limité de mots ordonnés. En tout cas, c'est vers cela que je tends. C'est en cela que je veux croire, et je crois qu'il n'y a que cela qui pourrait, aujourd'hui, me donner satisfaction.