08 septembre 2006

Incursion

Aujourd'hui, plein d'espoir et de préjugés, je suis allé à l'académie des Beaux-Arts. Rien que ça. Persuadé, que j'étais. Je me revois, souriant, plein d'allégresse, me diriger vers l'impressionnante porte cochère. Austérité. Poignée froide et sculptée par l'artisitique main de tout ceux qui me précédèrent. Quelque part, je pensais rentrer chez moi après un voyage long de plusieurs années. J'entrevoyais, je devinais les rencontres fabuleuses que me promettaient conjointement l'ouverture de l'esprit et de cette porte, dernier obstacle entre les gens et mon renouveau éclairé. Symbolisme. Expression libérée, tout ça. Me promettant de ne jamais confondre satisfaction et facilité, je poussai les lourd battants pour pénétrer enfin dans le monde réel. Et tout ça sans lapin blanc. Quel bonheur. rien ne déparaillait. Personne ne semblait devoir s'exprimer par une attitude ou une tenue vestimentaire. Pas un mot plus haut que l'autre. Rien. Pas un meuble superflu, pas un regard dépréciateur. Je m'amusai de mon étonnement. Les artistes ont forcément des possibilités d'appréciation qui dépassent le commun des mortels, me dis-je, comme pour m'en persuader.

Me voilà donc dans la place. Personne ne semblant me trouver déplacé. Joie. Bonheur contemplatif. Me voilà, frères. Me voici parmi vous qui savez ce qu'être représente. Me voici parmi vous, pour qu'enfin je devienne.

Pour qui ne fut jamais parachuté dans un monde dont il ignore tout des règles, il faut savoir que chacun réagit différement. En ce qui me concerne, j'ai tendance à observer, puis à tenter d'interagir lorsque je pense avoir compris. Je repère donc le prof. Jeune, bien sapée. Plutôt mettable, disons-le crûment. Bien qu'elle m'aie forcément aperçu (nous étions 6 dans la salle), elle ne m'agresse pas. Pas de questions, pas de regard lourd d'interrogation. Pas de reproche, pas de jugement hâtif. Dieu, quel bonheur. Je m'introduisis donc. J'explique. Je brosse, en large, mes attentes, disponibilités et mensurations. Elle explique, gesticule, tente de convaincre. Elle montre, se tasse, s'utilise, brasse l'air des ses mains soyeuses pour créer un language qui nous est propre. Déjà, je l'aime. Elle s'intéresse, me demande d'où je viens, ce que je fais, ce qui me plaît. Une contrariété m'effleure: j'ai payé, elle le sait. Mais baste. J'ai laissé devant la porte mon chien et mon pessimisme. Ici, on idolâtre l'expression. Il ne peut être question de calculs ni de perversion.

La conversation s'envole, nous rions. Je plaisante, elle s'en amuse. Elle me regarde, je me surprends à rêver. Les autres élèves me semblent ridiculement petits et distants. Qu'importe. Elle est là, me permettant d'être ce que jamais je ne fus. Nous parlons d'elle, de moi, de tout. Sans retenue, sans sous-entendus, sans règles ni bienséance. Elle me demande: pourquoi? Pourquoi la porte cochère, pourquoi l'air joyeux, pourquoi l'académie? J'explique. Tâchant d'être explicite, rationnel, j'aborde les sujets convenus. Travail, déception, pulsions. Sans vouloir convaincre, ni moi ni elle, sans vouloir être entendu ou compris de prime abord, persuadé que de mots elle n'a besoin, mais que de mon regard elle se suffira. Elle sourit, l'air complice. Je souris, comme un con. Elle dit qu'en fait, j'ai besoin de l'art pour exister.

Lorsque je sortis, défait, le chien n'était plus là, de fait.